Dans une tribune publiée par Seneweb, le Pr Ahmadou Aly Mbaye, professeur titulaire et agrégé en sciences économiques (CAMES), s'interroge sur la place de l'université africaine dans un monde où la production du savoir connaît une profonde recomposition. Selon lui, une nouvelle phase de bouleversements, portée par le numérique, l'intelligence artificielle, les biotechnologies et la transition énergétique, modifie à la fois la géographie mondiale de la science et les relations entre les acteurs de la recherche, au détriment des universités.
L'auteur rappelle que l'Europe, berceau de la révolution industrielle, reste une puissance scientifique majeure, mais que la progression des États-Unis, puis de la Chine et de plusieurs économies asiatiques, a bouleversé les équilibres. La Chine combine désormais des capacités scientifiques étendues, un tissu industriel puissant et des investissements massifs dans les batteries, l'intelligence artificielle et les télécommunications. Dans le même temps, les entreprises privées, les organismes publics spécialisés et les partenariats public-privé s'imposent comme producteurs de connaissances, comme l'ont montré la mise au point des vaccins à ARN messager ou l'essor des technologies spatiales.
Les chiffres cités illustrent ce glissement. Dans les pays de l'OCDE, la part des entreprises privées dans la recherche-développement totale est passée de 67 % en 2010 à 73 % en 2024. En Chine, elle est passée de 60 % en 2000 à près de 78 % en 2025. Dans l'Union européenne, la part des universités reste supérieure à 20 %, et elle dépasse 40 % dans les pays d'Amérique latine, signe de la faiblesse relative des autres acteurs de la recherche dans ces régions. Pour le Pr Mbaye, les universités qui réussissent à articuler formation avancée, recherche de qualité, coopération industrielle et entrepreneuriat peuvent renforcer leur place, tandis que les établissements isolés risquent de perdre leur influence.
L'Afrique, observe-t-il, dispose de pôles de recherche reconnus mais concentrés dans un petit nombre de pays et d'institutions. Elle souffre de laboratoires insuffisamment équipés, de faibles moyens de fonctionnement, d'un accès inégal aux revues et aux données, d'un encadrement doctoral fragile et d'une surcharge d'enseignement. Le sous-financement est, selon lui, l'une des principales contraintes : en Afrique francophone, les dépenses récurrentes (salaires, fonctionnement, services sociaux aux étudiants) dépassent 90 % des dépenses publiques de l'enseignement supérieur dans la plupart des pays, laissant peu de marge pour l'investissement scientifique. Les équipes dépendent alors de financements extérieurs, ponctuels et fragmentés.
Les disparités sont fortes. Selon une étude de l'UNESCO citée par l'auteur, l'Afrique du Sud et l'Égypte concentraient respectivement 26 % et 21 % des publications scientifiques africaines sur la période 2000-2021, contre 6 % pour le Nigeria et 4 % pour le Kenya. En 2021, l'Afrique du Sud produisait environ 33 000 publications scientifiques, contre 16 700 pour le Nigeria et 1 050 pour le Sénégal. À cela s'ajoute la fuite des cerveaux : pour l'ensemble de l'Afrique subsaharienne, 20 % des diplômés du supérieur nés dans la région vivent et travaillent dans un pays de l'OCDE, un taux qui atteint 50 % pour certains pays en conflit.
Le Pr Mbaye revient aussi sur l'héritage colonial : des collèges universitaires ont été créés tôt dans les territoires britanniques, comme Makerere en 1922 ou Ibadan et Legon en 1948, alors qu'en Afrique occidentale française la formation des élites a longtemps été tournée vers la métropole, l'Université de Dakar, créée en 1957, faisant figure d'exception. Dans la tradition francophone, l'État est resté l'acteur dominant de la gouvernance et du financement des universités, ce qui, selon lui, pèse sur leur autonomie et leurs performances.
Pour refonder le système, il plaide pour une autonomie réelle de gestion et de programmation des établissements, assortie d'obligations de résultats, pour des conseils de gouvernance ouverts aux compétences scientifiques, économiques et territoriales, et pour un financement public de base complété par des fonds compétitifs et des contrats pluriannuels. Il souhaite que les carrières reconnaissent la qualité des publications, l'encadrement doctoral, la pédagogie et l'innovation, et que le secteur privé devienne un partenaire structurant de l'université. Citant les programmes chinois d'universités de classe mondiale lancés en 2015, dans le prolongement de réformes engagées depuis les années 1990, et le programme turc des universités de recherche lancé en 2017, il conclut que la marginalisation des universités africaines « ne relève pas de la fatalité ».






Commentaires (0)
Soyez le premier à commenter cet article.